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Le deuxième âge de l’émancipation

La société, les femmes et l’emploi
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Les Françaises conjuguent un haut niveau d’emploi et une fécondité enviée par beaucoup. Mais les moyennes nationales cachent en réalité une situation dégradée. Leur taux d’activité est toujours inférieur à celui des hommes, leurs emplois de moindre qualité, leurs rémunérations plus faibles, leur temps de travail plus réduit, et elles restent en charge de l’essentiel des tâches domestiques et familiales. Il y a là non seulement une évidente injustice, mais aussi une lourde hypothèque sur notre avenir collectif. Plus de femmes en emploi, ce serait moins de pauvreté, des comptes sociaux plus équilibrés et des investissements d’éducation enfin valorisés. Ce livre propose d’examiner les conditions d’organisation économique et sociale susceptibles de donner aux femmes les moyens de leur liberté. Il dessine ainsi un « deuxième âge de l’émancipation », profitable à l’ensemble de la société.

Introduction

L’émancipation des femmes est l’un des faits sociaux majeurs de ces cinquante dernières années. Inutile de refaire la liste de leurs conquêtes : elle est connue et reconnue. Aujourd’hui, la condition d’une femme de vingt ans a peu à voir avec celle de sa grand-mère au même âge.

Cette évolution concerne l’ensemble du monde occidental. Mais elle prend en France des formes singulières. Les Françaises conjuguent en effet un haut niveau d’emploi et une fécondité soutenue, enviée par beaucoup de nos voisins européens. Vues de loin, elles auraient réalisé la quadrature du cercle et constitueraient ainsi l’un des fronts les plus avancés de l’émancipation des femmes et de la modernité sociétale.

Alors de quoi se plaignent-elles ?, se demandent mezzo vocce nombre d’observateurs. Il reste certes des inégalités à résorber, mais le train est lancé, pense-t-on : désormais, le temps fera son œuvre et achèvera le travail entamé par le volontarisme et les revendications. Certains annoncent même une ère prochaine de domination des femmes et de féminisation des représentations, des modèles, des symboles, au détriment des hommes [1]. D’autres vont jusqu’à dénoncer les dangers que font courir à la société de telles évolutions : la confusion des rôles mènerait inéluctablement à la « dévirilisation » des hommes, d’une part, à la perte des repères et au déclin de l’autorité, de l’autre [2].

Le sentiment dominant d’une dynamique d’émancipation, sinon accomplie, du moins irréversible explique en grande partie le fait que la question des inégalités entre les sexes soit absente du débat politique et social. La réalité est pourtant différente et appelle, selon nous, une autre réponse que la passivité plus ou moins consentante ou la réaction aigrie.

Si dynamique d’émancipation il y eut à partir des années 1970, celle-ci marque aujourd’hui le pas. Les femmes sont toujours moins nombreuses en emploi que les hommes. Pire, le rattrapage amorcé dans les années 1960 s’est interrompu. En outre, lorsqu’elles travaillent, les emplois qu’elles occupent sont très différents de ceux des hommes. Tout d’abord, elles ont investi des sphères particulières du marché du travail et se concentrent dans les emplois de service : employées, caissières, femmes de ménage... Ensuite, leur temps de travail s’est réduit, nourrissant un paradoxe alarmant et quasi inaperçu : les femmes actives sont plus nombreuses, mais elles travaillent moins que les hommes et désormais moins que les générations de femmes précédentes. Leurs rémunérations sont moindres que celles des hommes, et, pour une partie non négligeable, en raison d’une pure discrimination. Elles sont également plus exposées au risque de pauvreté. Enfin, l’accès des femmes aux postes à haute responsabilité se heurte à la persistance d’un « plafond de verre », tout ceci dans l’indifférence des pouvoirs publics. Dans le même temps, sur le front de la vie familiale et domestique, le partage des tâches entre conjoints est loin d’avoir tenu ses promesses.

De fait, l’émancipation des femmes est restée au milieu du gué et cet inachèvement a conduit nombre d’entre elles dans un piège : de l’extérieur, leur situation a toutes les apparences d’un formidable accomplissement, mais de l’intérieur, celles qui travaillent affrontent un lourd et contraignant cumul de charges quotidiennes, et les autres n’accèdent toujours pas à l’indépendance financière. En somme, au-delà de moyennes nationales en apparence flatteuses, rien de sérieux n’a été entrepris pour aider les Françaises à concilier les différents aspects d‘une liberté chèrement acquise : accès à l’emploi, investissement professionnel et vie familiale. D’où le sentiment d’une autonomie désormais presque parfaite en droit, mais en réalité tronquée, voire impraticable. Or ce décalage entre les principes et les faits constitue une injustice sociale intolérable. Relancer la machine de l’émancipation est donc d’abord une question de justice.

Pourquoi cette machine s’est-elle enrayée ? Le débat sur l’émancipation des femmes s’est manifesté jusqu’ici sous les formes conjuguées d’une bataille pour le changement des représentations culturelles et pour la conquête de l’égalité en droit avec les hommes. C’est encore souvent sur ce mode que se développe la lutte contre les discriminations sexuelles sur le marché du travail, et à juste titre. Mais certains enjeux à la fois collectifs et matériels échappent à cette grille de lecture : ils sont trop matériels pour être appréhendés en termes de représentations culturelles et symboliques, et trop collectifs pour se prêter à une analyse centrée sur le sujet de droit.

Si l’on veut ouvrir un « deuxième âge de l’émancipation » pour faire justice aux légitimes aspirations de millions de femmes, il faut non seulement poursuivre le combat des droits et des représentations, mais ouvrir un nouveau front : celui d’une profonde réorganisation économique et sociale. Car l’autonomie des individus ne peut résulter uniquement d’une réduction des entraves au libre choix de chacun, elle est également - et souvent d’abord - l’effet d’une allocation collective des ressources qui permettent d’égaliser le plus tôt possible les conditions de la construction de soi et de donner à chacun les moyens de choisir et de conduire sa vie.

Cette approche conduit à un féminisme soucieux des femmes et de la société dans son ensemble, c’est-à-dire placé au cœur de la question sociale. Car l’intérêt des femmes n’est pas celui d’une « minorité », mais bel et bien celui de la collectivité en son entier. Leur permettre de travailler plus et mieux relève d’un impératif de justice sociale en même temps que de l’intérêt général bien compris : il s’agit aussi de dresser de nouvelles digues contre la pauvreté, de favoriser la pérennité de notre protection sociale, de valoriser l’investissement collectif dans la formation de nos enfants... Le féminisme de demain est un combat pour la société dans son ensemble.

Pour progresser dans cette direction, ce livre se propose d’abord de documenter la « panne » de l’émancipation et ses causes, ainsi que les coûts collectifs de la persistance d’inégalités entre hommes et femmes. Il examine ensuite quelques expériences étrangères qui permettent de mieux poser les termes du débat : si l’émancipation des Françaises est en difficulté, ce n’est le cas ni des Nordiques ni des Américaines. Les premières ont bénéficié très tôt d’une prise en charge collective de la question de l’égalité entre les sexes. Les secondes ont longtemps été les laissées-pour-compte du système libéral, avant que ce dernier ne réalise l’énorme gâchis que représentait leur inactivité. Ces deux organisations sociétales ont montré que l’émancipation des femmes pouvait emprunter un chemin socialisé et égalitaire ou, à l’inverse, un chemin libéral. Quel sera celui de la France ? Nous formulons à la fin de cet essai un ensemble de propositions susceptibles d’ouvrir cette nouvelle « voie française. »





Dominique Méda et Hélène Périvier, Le deuxième âge de l’émancipation. La société, les femmes et l’emploi, La République des idées / Seuil, 2007, ISBN 978.2.02.091762.9, 10,50 €

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Notes

[1] Éric Zemmour, Le Premier Sexe, Paris, Denoël, 2006

[2] Aldo Naouri, Les Pères et les Mères, Paris, Odile Jacob, 2004.

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