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Le ghetto français

Enquête sur le séparatisme social
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Le problème de la ségrégation urbaine en France ne se limite pas à quelques centaines de quartiers dévastés par l’échec et la pauvreté. Ceux-ci ne sont que la conséquence la plus visible de tensions séparatistes qui traversent toute la société, à commencer par ses élites. À ce jeu, ce ne sont pas seulement des ouvriers qui fuient des chômeurs immigrés, mais aussi les salariés les plus aisés qui fuient les classes moyennes supérieures, les classes moyennes supérieures qui évitent les professions intermédiaires, les professions intermédiaires qui refusent de se mélanger avec les employés, etc. Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’en enfermant le présent, les fractures territoriales verrouillent aussi l’avenir des individus et les assignent à des destins sociaux écrits d’avance. Tel est l’enseignement de cette enquête au cœur du « ghetto français », qui révèle une société marquée par la défiance et la recherche de l’entre-soi, et découvre en chacun de nous un complice plus ou moins actif de la ségrégation urbaine.

Le territoire s’est imposé ces dernières années comme le révélateur des nouvelles inégalités. Il leur a donné un langage pour ainsi dire physique : celui des quartiers et des « cités » où se matérialise brutalement ce que la statistique peine parfois à décrire. Un langage plus complet aussi, car la ségrégation urbaine articule et concentre presque toutes les formes d’inégalités (de revenus, de formation, de destins, etc.).

Pourtant, l’évidence peut être trompeuse. Le territoire exhibe certaines formes de ségrégation et en dissimule d’autres. Les « quartiers difficiles » sautent aux yeux, mais pas les stratégies de fuite ou d’évitement qui en éloignent. Les lignes de démarcation de la misère sont infiniment plus spectaculaires que les ruses de l’esquive. Tandis que la pauvreté frappe, l’intelligence de l’entre-soi ou la peur du déclassement, qui sont les passions motrices de la ségrégation, s’enveloppent de transparence.

C’est à ces évidences trompeuses qu’a succombé la politique de la ville depuis quinze ou vingt ans. Abusée par le visible, elle participe d’une conviction d’autant plus partagée qu’elle a pour elle l’intuition la plus commune : le problème central de la société française serait de résoudre les difficultés de quelques centaines de quartiers dûment répertoriés, où se concentre l’essentiel des exclus. La « fracture sociale » passerait entre une minorité de cas extrêmes et le reste de la société, entre une frange d’exclus et la masse informe des inclus. En somme, le problème se résumerait au « scandale manifeste » des zones les plus déshéritées. Cette représentation sous-estime grandement l’étendue du mal. Elle fait comme si la difficulté procédait essentiellement de quelques « quarantaines sociales », comme si une soudaine poussée de ségrégation territoriale avait créé 500 ou 600 enclaves déshéritées à l’intérieur d’un paysage relativement homogène et continu. En réalité, les difficultés sont à la fois plus anciennes et plus générales. Plus anciennes, car les indicateurs de ségrégation territoriale révèlent une situation à peu près fixe depuis quinze ou vingt ans. Plus générales ensuite, car cette ségrégation déborde largement le problème particulier des ghettos pauvres, que par ailleurs aucune politique n’est parvenue à résoudre. La dramaturgie française de la ségrégation urbaine n’est pas celle d’un incendie soudain et local, mais celle d’un verrouillage général, durable et silencieux des espaces et des destins sociaux. Le tableau des inégalités territoriales révèle une société extraordinairement compartimentée, où les frontières de voisinage se sont durcies et où la défiance et la tentation séparatiste s’imposent comme les principes structurants de la coexistence sociale.

De fait, le « ghetto français » n’est pas tant le lieu d’un affrontement entre inclus et exclus, que le théâtre sur lequel chaque groupe s’évertue à fuir ou à contourner le groupe immédiatement inférieur dans l’échelle des difficultés. À ce jeu, ce ne sont pas seulement des ouvriers qui fuient des chômeurs immigrés, mais aussi les salariés les plus aisés qui fuient les classes moyennes supérieures, les classes moyennes supérieures qui esquivent les professions intermédiaires, les professions intermédiaires qui refusent de se mélanger avec les employés, etc. Bref, en chacun de nous se découvre un complice plus ou moins actif du processus ségrégatif.

Les quartiers sensibles doivent demeurer naturellement un sujet de préoccupation, mais ils ne sont que le résultat le plus visible de la ségrégation urbaine. Le principe actif de la fragmentation territoriale se trouve ailleurs, dissimulé dans les plis d’une expérience infiniment plus générale mais qui reste à ce jour sans formulation politique : la réduction à tout prix de l’incertitude des rencontres et de la variété du voisinage par où se définissait un certain idéal de sociabilité urbaine. Les mêmes passions qui poussent à se détourner des « ghettos pauvres » président à la sécession des « ghettos chics » à l’autre bout de la chaîne, et alimentent au passage les dynamiques de cloisonnement qui traversent toute la société. Le phénomène le plus marqué ne procède d’ailleurs pas tant d’une « ghettoïsation par le bas » que d’une « ghettoïsation par le haut ». Dans un pays où le discours politique est régulièrement marqué par les incantations sur le thème de l’égalité républicaine et le rejet du « modèle américain » - spontanément associé aux ghettos communautaires -, la réalité et l’étendue de la ségrégation territoriale font figure de mal social inassumé et de démenti cinglant.

Ces constats invitent à repenser en profondeur les politiques sociales en la matière. Les politiques de la ville et du logement menées depuis vingt ans pour faire progresser la mixité en développant les logements sociaux ou les aides personnalisées au logement, ont peut-être atténué quelques symptômes, mais n’ont jamais atteint les causes intimes de la ségrégation. De même, les politiques ciblées en faveur des territoires les plus désavantagés, comme les zones d’éducation prioritaires (ZEP) ou les zones franches, s’avèrent très décevantes. Si ces efforts sont restés relativement vains, c’est parce qu’ils s’en sont pris essentiellement aux conséquences visibles de la ségrégation. Or, on a peu de chance de désamorcer les processus de sécession territoriale sans s’attaquer au principal facteur d’anxiété sociale qui les sous-tend : la précocité et l’irréversibilité des mécanismes d’enfermement des individus dans des destins écrits d’avance. Car, en cloîtrant le présent dans des territoires, c’est aussi l’avenir que l’on enferme ou que l’on sécurise. Si le territoire est l’enjeu d’une compétition aussi âpre, c’est que le lieu de résidence et les interactions sociales qu’il conditionne comptent parmi les ressources essentielles d’une concurrence généralisée pour les meilleurs destins, laquelle s’engage désormais dès l’enfance.

Pour comprendre la ségrégation territoriale, c’est l’importance de ces ressources qu’il faut cerner. C’est ce que je tenterai de montrer dans cet essai, avant de dire quelles sont, selon moi, les pistes à explorer pour mettre sur pied des politiques à la fois plus justes et plus efficaces.

Mais cette réflexion s’appuie d’abord sur un état des lieux de la ségrégation aujourd’hui. Le tableau qui en est proposé dans les pages qui suivent appelle une précision de méthode. Il repose sur une analyse des données de l’enquête Emploi menée chaque année par l’INSEE, lesquelles offrent un panorama sans équivalent de la ségrégation spatiale et de son évolution dans le temps. Cette enquête est constituée à partir d’un échantillon représentatif de petits voisinages de 30 à 40 logements adjacents. L’INSEE a choisi cette technique non par intérêt pour les phénomènes de ségrégation, mais, plus prosaïquement, pour réduire les coûts de déplacement de ses agents. L’enquête est exhaustive au sein de chaque voisinage, toutes les personnes de 15 ans ou plus étant interrogées. Elle fournit ainsi, sans l’avoir recherchée, une information détaillée sur chaque personne interrogée, mais également sur l’ensemble des personnes habitant dans son voisinage immédiat. Il s’agit d’une mine d’informations tout à fait exceptionnelle pour analyser les formes de la ségrégation territoriale ainsi que pour explorer les effets de la morphologie sociale des voisinages sur les destins de leurs habitants. Pour mesurer le niveau de la ségrégation territoriale en France, j’ai tout simplement évalué la répartition de chaque catégorie sociale entre les 4 000 voisinages observés par l’enquête, et je l’ai ensuite comparée avec une situation théorique de « mixité parfaite » (c’est-à-dire si les membres de chaque catégorie étaient répartis de manière parfaitement aléatoire sur l’ensemble du territoire). Les écarts par rapport à cette norme théorique sont les indicateurs de ségrégation les plus simples que l’on puisse imaginer. À ma connaissance, cette méthode n’avait jusqu’à présent jamais été utilisée, notamment pour évaluer l’évolution dans le temps des différentes formes de ségrégation. Les résultats présentés sont donc en grande partie inédits*.

* Une présentation détaillée de l’enquête et des méthodes utilisées ici a été faite par Dominique Goux et Éric Maurin (Neighborhood Effects and Performance at School, disponible sous forme de document de travail du CREST, 2004) lors du Symposium sur les politiques publiques du CEPR (Paris, novembre 2003).





Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, La République des idées / Seuil, 2004, ISBN 2.02.068580.9, 10,50 €

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